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Mercredi 23 Avril 2014Le dernier métro
Le dernier métro Y a-t-il un philosophe, un psychanalyste ou un cruciverbiste qui pourrait trouver les mots des maux qui donnent le sens à cette histoire banale des bas-fonds de Paris ? Le métro est arrivé à la station Carrefour-Pleyel. Ce train des dessous de la terre qui fait trembler les entrailles de la ville a chargé sa cargaison de gens tous différents et identiques à la fois. Cette ligne 13 est toujours bondée et insupportable, l’échec de la politique de la Région Île-de-France. Les wagons puent, tout y est glauque. La sonnerie, comme un tocsin, annonce la fermeture des portes et les gens se tas- sent en un instant. Les obsédés sexuels en profitent pour tenter de toucher les filles, les voleurs de chaparder dans les poches. Un ou deux passagers lisent leur livre sans broncher.

Il est possible que Ferdinand soit monté là, ou peut-être à la station suivante, Mairie-de-Saint-Ouen, impossible de savoir avant que les agents de la RATP aient contrôlé son pass, et c’est sans importance. Il a 69 ans, l’âge érotique, et il vit depuis toujours dans sa banlieue rouge où il n’a jamais perdu sa carte du Parti communiste. Il est propre et bien habillé, dans son costume avec ses souliers cirés d’une autre époque. Il est resté compressé dans le wagon pendant dix minutes. À l’arrivée à la station Saint-Lazare, en un instant le wagon s’est vidé comme lors d’une constipation enfin achevée, la grande débâcle rapide et salvatrice. Il en a profité pour s’asseoir juste avant que le wagon se remplisse en une sorte de compression humaine à la César.

DESCENDRE À LA PROCHAINE
Les gens n’ont rien vu. Ferdinand a semblé s’assoupir doucement après le départ du train. La tête est tombée sur son thorax. Sans bruit, il a fait son arrêt cardiaque. Les gens autour continuaient leurs mots croisés, la lecture de leurs SMS ou des tweets. À la station Miromesnil, il était franchement affaissé, mais, comme il était coincé par les voisins, il ne pouvait bouger. Personne n’a vu ni su ce qui se passait. Aucun n’a réagi. Comme quoi, vous pouvez être très entouré et être comme en plein désert.

À la station Invalides, les gens sont partis et d’autres sont entrés, dans une sorte de ballet très moderne, une chorégraphie rigoureuse dans le temps et le placement. Comme Ferdinand était déjà mort sans que personne s’en soit soucié, et que son voisin de côté était parti, le cadavre a commencé à pencher doucement. Probablement que certains ont fait des réflexions sur son attitude, meuglant sur son irrespect, sur son impolitesse. Les usagers du métro ont tellement l’habitude des ivrognes qui se laissent aller et qui se répandent sur les sièges que personne n’a réagi.

C’est à la station Saint-François-Xavier que trois ados qui partaient au lycée ont regardé Ferdinand, qui devenait bleu et ne bougeait pas. Ils ont donné l’alerte à la station Duroc. Les secours sont bien arrivés en dix minutes, mais il était trop tard. Probablement qu’il avait fait son arrêt depuis plus de vingt minutes. Impossible de réanimer qui que ce soit dans de tels délais. Mais une rame de métro à l’arrêt et ce sont toutes les artères du métro qui se bloquent, et des milliers de gens sur les quais qui gueulent. Alors, très vite, il a été sorti et le métro est reparti comme si de rien n’était. Le métro est une roue perpétuelle, il ne s’arrête pas et il semble mettre entre parenthèses la vie ou les regards attentifs et humains.

Ferdinand a fini sa route dans le métro, dans la housse à cadavre. Peut-être voulait-il aller directement sous terre? En cherchant un peu qui il était, et s’il avait de la famille, j’ai constaté qu’il n’avait rien d’exceptionnel. Sa femme l’attendait d’un côté de la ligne et son fils à l’autre bout pour faire la peinture de la chambre de son petit-fils. Ferdinand est pourtant tout aussi important qu’un jeune chanteur à la mode, qu’une star de ciné ou un top-model plus cadavre que lui. Ferdinand était honnête, droit, citoyen et heureux sans doute. Rien de bien important, me direz-vous ? Mais si, justement : la vie. Bordel !

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